Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Le refuge - Keila Silion

Publié le par Silion Keila

Le refuge - Keila Silion

Le refuge 

 

En cet hiver de 1866, je traversais la dorne dans le nord de la France et me heurtais au vent ardu d'ouest qui, se gonflant sans cesse , épaississait le ciel d'épais nuages.

La nuit n'allait pas tarder à m'envelopper.

Les arbrisseaux semblables à des spectres se dressaient terrifiants devant moi .

Le paysage était désertique et, à la fois , plein de ces silhouettes menaçantes que l'on croit entrevoir lorsque le soleil exhale son dernier rai de lumière .

Mon esprit me jouait des tours .Ce n'était que des arbrisseaux fouettés par quelque vent indocile, menaces éphémères de ces lieux abandonnés .Cette nature agressive ne connaissait aucun répit .

Maintenant , le fougueux vent de décembre frappait sans vergogne la dorne,et,nous prenant à partie , mon cheval et moi , voulait nous montrer sa domination en nous écartant systématiquement de la route .

Têtes baissées , nous n’avancions presque plus et je perdais espoir de parvenir au comté de Hainaut , ma nouvelle affectation . Mais, comme on ne m'y attendait pas avant le lendemain , je décidais de faire une halte avec l'espoir incertain d'y trouver quelques refuges .

La pluie s'invitait à notre escapade . Elle se déversait sur nous , soudaine et violente , comme des balles liquides que le vent furieux soulevait afin de mieux me pénétrer . Elle s'insinuait partout , bientôt , je me sentis trempé jusqu'aux os . Le ciel blême céda la place aux ténèbres . La route et l'horizon semblaient dorénavant absents . Ma garnison devait se trouver à deux kilomètres encore et aucun refuge ne s'offrait à ma vue . Mon armure pesait une tonne et mes vêtements se transformaient littéralement en éponges . Mais ce n'était pas la première fois que le ciel me mettait au défi . Dans le passé ,mon armure avait déjà été confrontée à de multiples rouilles et ma carcasse de sergent chef en avait vu d'autres .

Tandis que le silence régnait en maître , les ténèbres absorbaient la dernière étincelle de lumière . Je ne quittais pas le sol limoneux des yeux qui me guidait encore , mais à force d'être tout trempé , je perdis patience . Subitement , mon cheval se braqua et se mit à galoper dans la nuit comme s'il tentait de fuir un ennemi .

Fort heureusement , aucun obstacle ne vint entraver notre course . Nous ne rencontrâmes aucun rocher et ne tombâmes dans nul précipice . Je tirais alternativement une rêne après l'autre vers le haut afin de stopper mon cheval .

En mettant pied à terre , je tentais de l'apaiser . À présent , nous étions plongés dans le noir , sous une averse torrentielle .

J'étais livré à moi-même sans une âme à l'horizon pour me porter secours . Une seule issue s'offrait à moi , celle d'établir un campement de fortune dans ce lieu inhospitalier .

J'enroulais fermement les sangles de mon cheval à un vieux tronc d'arbre que je trouvais non loin et je m'appuyais contre lui , debout , dans ma couverture trempée . Une maigre consolation qui me donnait l'illusion d'une protection .

Je demeurais sur mes gardes . Je ne pouvais pas dormir , mais je n'étais pas résigné . Je ne voulais pas errer pendant des heures sur une sombre route .

Je n'avais aucune idée du temps qui s'était écoulé depuis ma halte . En revanche , j'étais rompu de fatigue . Les branches des arbrisseaux se mouvaient les unes contre les autres , répandant des plaintes lugubres dans la dorne . J'avais sillonné bien des lieux reculés , passais des heures dans la nature , parfois des nuits sous la belle étoile , je ne me laissais pas impressionner facilement .

Cette fois , c'était différent , ce n'était pas la nature qui m'effrayait , mais l'inconnu .

De ma couverture ,s'évadait une odeur de crasse et de terre mouillée , lorsque , soudain , mon cheval s'agita en laissant échapper un long hennissement . Nos regards se croisèrent , et je crus déceler dans le sien de la crainte comme si quelqu'un nous épiait . Mon instinct ne m'avait jamais trompé .

Quelqu'un nous observait .

Dans la nuit épaisse , le vent s'essoufflait et la pluie se transformait en un léger brouillard . Sans réfléchir , je sortis mon fusil Chassepot de ma sacoche et entrepris d'aller au-devant des intrus . Je grimpais un sentier abrupt et me retrouvais bientôt sur une hauteur . Malgré l'hostilité grandissante , j'esquissais un sourire .

Comme une étoile descendue du ciel nocturne , une lumière scintillait en bas .

À partir de cet instant , j'oubliais le froid , l'obscurité et la faim .

Je dévalais précipitamment la pente , heurtant plusieurs fois dans ma hâte des pierres . Bientôt , mes efforts furent récompensés .Le souffle coupé, j'arrivais devant le seuil d'une charmante chaumière dont la fente lumineuse m'avait mis sur la voie .

C'était un refuge .

J'entrais avec moins d'assurance que je ne l'aurais souhaité et je m'en voulus aussitôt .

Il n'y avait pas l'ombre d'un murmure .

Personne ne s'y trouvait .

L'air distillait des fragrances altérées par le temps . Une odeur de moisissure émanait de cet endroit, immuable et néfaste .

J'appelais en tapant du poing sur une table qui faillit tomber en poussière .

Personne ne se manifesta .Vu l'heure tardive , les occupants de ce refuge devaient dormir à l'étage . Mais , malgré mon vacarme , personne ne descendit . J'étais seul devant un âtre vide qui n'avait pas été utilisé depuis des lustres . Les toiles d'araignées bloquaient la cheminée .

Une bougie, à moitié consumée, était plantée comme une fleur sur une étagère .

Étrangement, cette découverte ne me rassurait guère et me remplit d'inquiétude . J'inspectais les armoires à la recherche d'un flacon de spiritueux pour me réconforter .

Mais , plus j'ouvrais les portes plus ma déception était amère .Tout était si anormal dans ce lieu que j'étais circonspect au moindre bruit . Du bois sec gisait sur le sol , je formais un tas et le jetais dans le foyer , et , frottant mon briquet épargné par la pluie , les flammes ne tardèrent pas à apparaître .

J'offrais mes mains aux escarbilles qui voltigeaient devant mes yeux .

Je ressentais une profonde tristesse en pensant à mon cheval que j'avais laissé près de l'arbre.

Dès potron - minet , j'irai le récupérer . À cette seule pensée , je me sentis déjà mieux .

Soudain, je sentis un voile glacial se déposer sur ma nuque , identique à celui que j'avais ressenti dehors et qui m'avait amené jusqu'au refuge .

Mes sens étaient aux aguets .

Je demeurai immobile , mais mes yeux se mirent à contempler la pièce .

«Il» se trouvait là , tout proche!

Malgré les aléas du temps , les murs en pierre conservaient un aspect solide et rassurant . Ils avaient beau me protéger de chaque côté , éclairé par l'âtre scintillant , «Il» pouvait m'attaquer de face sans aucune difficulté . J'étais prêt à bondir pour fuir cet impitoyable endroit . Très vite , la colère céda la place à la peur. «Il» était partout , je pouvais ressentir sa présence à l'extérieur . Fuir ne serait pas une tâche facile . Je percevais d'invisibles regards qui me fixaient par la petite fente . «Il» était tellement attentif à ma personne que je tressaillais, tétanisé .

La poudre de mon fusil Chassepot était encore mouillée , son utilité se réduisait à l'essentiel.

Au moins ,je pouvais frapper mon adversaire avec et me défendre .

Je voulais hurler , mais mes cordes vocales semblaient paralysées .

Pourtant , rien ne battait dans la pièce que mon cœur, et ne voltigeaient que les étincelles ! J'étais seul et la porte close. L'envie irrésistible de l'ouvrir me traversa l'esprit . Cependant , je m'abstins rapidement , cette idée ne m'apaisait nullement parce que , de plus en plus , je discernais dans mes chairs une autre réalité, morbide .

C'est là que j'entendis un son quasi-imperceptible .

Des pas descendaient l'escalier . À proximité de moi , les pieds d'une chaise craquèrent .

L'espace d'une seconde , un voile sombre comme un linceul se déposa sur mes yeux .Pétrifié d'effroi, mon fusil me glissa des mains et tomba bruyamment sur le sol . Furieux , je me mis à fendre les ténèbres environnantes avec mes poings, convaincu qu'un ennemi invisible se dressait devant moi .

La lumière de la lune qui passait par la fente avait pris un ton écarlate.

Subitement , je fus projeté contre le mur de pierre .

La géhenne était si intense qu'elle électrisait mon corps . La douleur lancinante fit place à une douleur diffuse et, j'eus comme une sensation de nausée . Un feu intense semblait me consumer les entrailles . Avant de m'évanouir , je crus entendre alors comme une détonation sèche , suivie d'un rire qui n'avait plus rien d'humain .

Lorsque je repris enfin connaissance , je baignais dans une mare de sang . Une silhouette masculine était penché sur moi , son visage dont les traits semblaient marqués par un désespoir grandissant , était blême .

Je voulais fuir .

Je me redressai avec une aisance spectaculaire! Étrangement , mes membres n'étaient pas engourdis . La douleur qui m'avait foudroyé s'était , sur l'heure , volatilisée . Je ne ressentais aucune peine malgré l'abondance de mon sang répandu sur la terre battue .

Je me sentais bien .

Je vivais encore , l'esprit bouillonnant , les muscles prêts à l'action . Mais je fus incapable de bouger. À présent , je distinguais l'homme qui me barrait le passage . Son allure de brigand ne me trompait pas .

Je m'attardais sur sa main et jetais un regard circulaire .

Rien! Il n'y avait rien de dissimulé dans sa paume . Je plongeais mon regard dans le sien et je m'aperçus avec effroi que j'observais deux cavités creuses . De plus , il avait au sommet du crâne un énorme trou béant . L'hypothèse la plus sinistre était intolérable . Au même instant , une avalanche de rire se multiplia derrière moi . Fébrilement , je fis volte-face . La pièce était remplie d'hommes , gauchement installés sur les chaises, les coudes appuyés sur le bord des tables au milieu des bouteilles vides .

Mais les rires s'estompèrent .

Il y eut un blanc. Une absence totale de son . Pas la moindre respiration entre eux . Enfin l'un d'eux s'adressa à l'homme mutilé :

- Bravo , mon gars! Belle prise!

J'étais sidéré .

J'avais peur de comprendre ce qui se tramait en ce lieu . Je palpais mon corps . Finalement , mes doigts effleurèrent une large plaie , un épais bourrelet de sang s'était formé , noir et figé pour l'éternité .

Hormis cette blessure , la mort n'avait en rien marqué mon aspect physique ni mes pensées les plus profondes .

L'homme mutilé s'avança vers moi , une main sur mon épaule:

- Tu fais parti des nôtres à présent! dit-il d'un ton presque fraternel .

Je levais les yeux vers lui . Le bonhomme était sec . Ses joues étaient creuses , son front était pâle et lisse , sa peau laiteuse . Sans attendre ma réponse , il se dirigea vers une des chaises que lui tendit un autre homme au crâne rasé .

- À présent , c'est à son tour de trouver «son macchabée» , intervint une autre voix; en espérant qu'il n'attende pas trop longtemps .

Celui qui venait de parler me clarifia par un geste qu'il s'agissait bien de moi . C'était une situation invraisemblable! Tout cela atteignait à la folie . Il y avait certainement une explication logique . J'étais en plein cauchemar , ou on me jouait une sinistre comédie , naïf étranger livré en pâture à une veillée de grossiers villageois . Cette simple pensée agit sur moi comme un coup de fouet . Cette duperie dépassait le lugubre . Cela avait assez duré . Je leur balançais un tas de jurons .

- C'est un fantôme arrogant! admit tranquillement un de ces brigands ...mais ne l'avons-nous pas tous été , aux premières heures du nouveau commencement?

Furieux , je m'approchais de l'âtre où les bûches enflammées se consumaient d'un feu ardent.

Je voulus en saisir une mais , à ma grande stupéfaction , je ne ressentais aucune chaleur , et les braises ne me dévorèrent pas! De rage , je mis un coup de poing dans le mur de pierre . Mais , ma main traversa la construction . Elle n'était plus faite de chair ni de sang c'était comme si ...elle était composée de brouillard .

- Maintenant , peut-être qu'il a compris le gentil soldat , dit une voix ironique derrière moi. 

Et le silence s'installa . Tous se désintéressèrent de moi et ils vaquèrent à leurs occupations . Je refusais la simple idée d'être mort!

Et pourtant , les signes étaient là , mon sang par terre , mon insensibilité au feu , ma main à travers le mur . Je devais délirer . J'allais me réveiller , revenir à la réalité , devant l'âtre , seul et bien vivant .

Je me dirigeais vers une table , les hommes ne daignèrent même pas poser un regard sur moi . C'est là que je remarquais une chose , leur singulière tenue . Ils étaient tous accoutrés avec des vêtements anciens . Celui-ci portait un costume de la Renaissance , assez élégant avec de riches étoffes; ceux-là , des tuniques usées par endroits avec des manches qui descendaient le long de leurs corps comme les paysans voilà un siècle . Cet autre , un chevalier sans seigneur , possédait un large heaume , son haubert transpercé était la preuve de son dévouement à des combats archaïques . Et ils étaient une dizaine ainsi , à parader dans des costumes devenus révolus !

Ce spectacle aurait probablement atténué mes craintes si , chacun d'entre eux n'avait dévoilé d'abominables meurtrissures: le crâne du seigneur de la Renaissance avait été fendu par un instrument acéré, l'un des paysans avait la gorge tranchée; la tête d'un autre tenait par miracle sur son cou . Et le chevalier n'avait plus de mâchoire .

Tous portaient les stigmates de leur mort , mais ils vivaient et respiraient comme moi . Peut-être que nous étions les acteurs involontaires d'une hallucination collective . Un jeu cruel orchestré par je ne sais quel esprit malade! Les règles de ce jeu macabre m'échappaient . Nous n'appartenions pas à la même classe sociale ni à la même époque et , pourtant une chose nous liait , le sentiment d'impuissance .

Face à mon désarroi , le seigneur de la Renaissance me dit , comme s'il avait eu pitié de moi:

- N'ayez crainte , mon ami , lorsque vous aurez tué à votre tour , vous verrez la mort , alors vous comprendrez la vérité , et vous pourrez vous joindre à nous en toute quiétude .

J'encaissais sans vraiment adhérer à cette perspective funeste . Les ténèbres s'insinuaient en moi . Je devais me rendre à l'évidence , l'enfer était d'une infinie complexité .

Je connus dès lors de terribles doutes . Les incertitudes me tailladaient l'âme et rongeaient mes piètres espoirs . Je me laissais porter par le temps . Je me grisais de ma propre folie .

Les autres me narguaient en me répétant inlassablement le même discours , je devais tuer pour me libérer des affres de la souffrance . Le mutisme était ma seule réponse . Ils ne se méfiaient pas de moi . Ils n'en avaient nullement besoin . Je ne pouvais pas m'enfuir . Une frontière invisible sur le seuil du refuge me barrait le chemin . J'étais comme anesthésié . Même l'espoir de revenir à la réalité s'amenuisait de jour en jour .

Et vint cet instant étrange , entre le jour et la nuit , où un jeune homme pénétra dans le refuge . Incontestablement , ses habits portaient la marque d'une autre époque . J'entendais les autres me répéter inlassablement :

- Ne le laisse pas partir ...c'est ton mort à toi, celui qui va enfin t'enlever tes derniers doutes. N'attends pas , tue-le, imbécile!

Le jeune homme avançait dans la pénombre , un faisceau de lumière devant lui , les sens aux aguets .

- Il y a quelqu'un? demanda-t-il .

Les autres se mirent à ricaner de plus belle .

Soudain , des sons claquèrent contre ses tympans , le seigneur de la Renaissance s'approcha de lui et rapidement , il enchaîna les injures , Le pauvre bougre n'en comprit pas une seule . C'était comme si elles provenaient d'un vieux patois . Le jeune homme brandit son objet rectangulaire métallique devant lui comme pour se protéger des bruits assourdissants . Un affreux bourdonnement coupa la lampe de ce dernier . Il tapa le bas de son instrument contre son pantalon composé d'un curieux tissu . Son cœur battait la chamade . Comme moi , jadis , ses pensées étaient focalisées sur la pièce . J'imaginais que son esprit tentait de rester lucide devant des événements qu'il ne parvenait pas à comprendre . Tout autour de lui , les silhouettes opalescentes se dressaient pleines de rancœur et de violences croissantes . Dans l'obscurité, il soupçonnait notre présence .

Il n'y avait plus la moindre once de vie en moi .

J'étais devenu un fantôme , ce jeune homme en était encore une preuve vivante!

Mais je n'étais pas un assassin .

Je refusais de me prêter à leur jeu sordide .

Comment ils disaient déjà? Me faire mon premier mort? Inutile , car tous mes doutes s'étaient dissipés lorsqu'il avait franchi le seuil du refuge sans nous voir . Et tandis que je faisais la paix avec moi-même , le faciès du jeune homme se distordait par une terreur absolue . Il brassait l'air de ses poings dans une direction puis dans l'autre , sans jamais rien toucher et pourtant les autres grouillaient comme de la vermine .

Subitement , un calme inattendu parcourut la pièce . Le tourbillon de haine invisible perdit de son intensité . 

- Qu'est-ce qui arrive au soldat ?  entonna un des paysans .

Des étincelles de lumière inondèrent mon corps .

Les murs de pierre se disloquèrent sous mes yeux .

Tout autour du jeune homme , la tornade frénétique avait cessé .

Il vit en cet instant l'unique chance de sortir indemne de ce lieu hanté .

Et tandis que je le vis franchir le seuil de ce repaire pernicieux , mon âme s’élevait au-delà du ciel laissant les autres , étonnamment muets .

 

Partager cet article
Repost0