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Indigo , l'app d'entraide

Publié le par Silion Keila

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Les parfums de la mémoire

Publié le par Silion Keila

 

                                                                                                                                                   Compte à rebours 40 ans

 

C’était en mai, le soleil luisait dans le ciel.

Assise sur l’une des chaises en osier de la salle d’attente, je laissais les rais de lumière filtrant à travers la vitre me caresser le visage.

À cette époque-là, j’avais quarante ans. Sylvain avait beaucoup insisté pour que je consulte un neurologue. Je ne comprenais pas pourquoi. À un moment donné de sa vie, tout le monde oubliait des choses, des clés, un numéro de téléphone. Mais il avait insisté, encore et encore, jusqu’à ce qu’il obtienne entière satisfaction.

Ce jour-là, j’avais subi une batterie de tests sur la mémoire. À chacune de mes réponses, Sylvain me regardait avec un air de chien battu. Puis, le mois suivant, s’enchaînèrent les rendez-vous à la clinique, une IRM par-ci, une TEP par-là. Le mois d’après, je subissais une ponction lombaire suivie de plusieurs analyses de sang.

Et finalement, le diagnostic tomba, j’étais atteinte de la maladie d’Alzheimer. J’étais considérée comme une jeune malade. Le neurologue nous expliqua que mes petites cellules cérébrales allaient se faire la malle à cause de l’accumulation de protéines toxiques dans mon cerveau. Désormais, ma mémoire, mon raisonnement et même ma réflexion déclineraient. Cette funeste nouvelle s’accompagna par un déferlement de larmes.

C ’était la première fois que je voyais Sylvain s’effondrer. J’étais triste parce que je savais que c’était ma faute.

Après le diagnostic, j’entrevoyais mon avenir comme une image floue. Je n’envisageais même plus l’idée d’adopter des enfants. Je devais enterrer ce désir avec moi. Sylvain devait me quitter. Il refusait obstinément. Je ne me souvenais plus le nombre de fois où j’avais tenté de le raisonner, de lui faire comprendre qu’il n’avait plus aucun avenir avec moi. À chaque fois, il n’admettait qu’une seule chose : celle de m’aimer comme un fou. Et que je n’avais pas le droit de lui ôter cela. Il rajoutait que je devais me battre comme je l’avais toujours fait. Sylvain s’était investi d’une nouvelle mission consistant à devenir le gardien de nos souvenirs.

J’avais dû mettre fin, la mort dans l’âme, à mon activité professionnelle, mais je gardais encore quelques contacts avec certains de mes élèves. Sylvain déployait ses ailes à chaque fois que j’en éprouvais le besoin.

Grâce à son amour, je conservais moi-même un certain élan. J’étais consciente que je ne pouvais pas guérir car il n’existait pas de traitement curatif. Néanmoins, tous les matins, je me collais un patch de rivastigmine sur la hanche. Cela devait avoir pour effet de restaurer ma concentration. J’avais décidé de combattre la maladie. Ma mémoire était déficiente, mais j’avais encore la jouissance de mon corps.

 

                                                                                                                                                    Compte à rebours 50 ans

 

Je cumulais chaque richesse que la vie avait la gentillesse de me céder.

Les pense-bêtes avaient pris possession de notre maison. Chaque soir, je prenais une heure et je m’installais dans le petit bureau renommé la pièce à oubliettes. Je conservais comme des trésors toutes mes activités de la journée sur des enregistrements.

Pour ne pas oublier la personne « d’avant » ni celle que j’étais en train de devenir.

Pendant les dix premières années de ma maladie, j’avais été extrêmement en colère. J’en voulais au monde entier. J’avais la sensation que ma mémoire était dépecée en plusieurs morceaux. J’avais beau tenté de les attraper, rien n’y faisait.

Grâce à des séances de thérapie, je m’étais progressivement assagie. Notre vie sociale était demeurée la même, à quelques amis près qui avaient déserté le navire. Dans certains cercles, j’étais devenue persona non grata.

Non, la maladie d’Alzheimer n’était pas contagieuse.

À la maison, je lisais énormément, je faisais des mots croisés, je continuais à m’occuper du potager, je cuisinais des petits plats pour Sylvain. Bref, je me jetais sur la première activité qui pouvait stimuler ma mémoire. La routine était devenue ma meilleure amie. Je faisais des séances de yoga trois fois par semaine afin de libérer mon corps du stress.

Dehors, nous allions au spectacle, nous dînions au restaurant. J’étais capable de danser, de chanter, mais j’étais malade quand même. 

J’avais dû renoncer à certains de nos projets comme voyager. Adieu Indonésie, bye bye New York, certains de mes rêves étaient devenus inaccessibles. Dans les pires moments, je pouvais remercier mon corps d’être présent pour moi. Je me défoulais énormément. Si je devais faire le vide autant que cela me fasse du bien. Marcher ou faire du yoga étaient deux vides sains que je contrôlais. Une fois, j’étais partie me balader avec une voisine. De retour à la maison, Sylvain m’attendait en faisant les cent pas, complètement paniqué. Prêt à appeler la police. Pourtant, j’étais certaine de lui avoir laissé un message. Il n’était pas en colère. Il était accablé. Sylvain était souvent triste.

Dans ces cas-là, je me sentais égoïste et j’avais honte.

Ça passait même si sur le moment cela me crevait le cœur de voir mon compagnon dans cet état. Heureusement, j’oubliais. Je me souvenais rarement de la détresse qui voilait les yeux de Sylvain.

J’acceptais d’oublier ces moments-là.

 

                                                                                                                                                   Compte à rebours 60 ans 

 

Chaque matin, j’allumais la radio pour savoir quel jour on était. Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées qu’il m’arrivait déjà d’oublier. J’avais le goût de hurler. Je ne comprenais pas toujours ce qui se passait dans ma tête, mais les autres le savaient. Je ne pouvais plus préparer les repas, les ustensiles de cuisine étaient devenus mes pires ennemis. Même punition pour le jardinage, mon corps ne suivait plus. C’était une vie avec qui je devais faire avec. Je n’avais pas renoncé pour autant. Je tentais toujours de dompter cette mémoire capricieuse qui filait malgré tout.

Toutes les attentions de Sylvain me faisaient du bien. Les petits riens de la vie étaient devenus des trésors. Son soutien et son affection étaient demeurés intacts au fil du temps et me remontaient comme un coucou. Malheureusement, je ne pouvais plus me projeter dans le futur. Maintenant, je vivais au jour le jour.

Il faisait gris le jour où Sylvain avait pris son envol. Il n’était jamais revenu. Quelque chose clochait. J’avais des flashs, des images remontaient à la surface. Des échos qui faisaient atrocement mal : des visages plus ou moins familiers étaient devant une tombe et ils pleuraient en me regardant. Je comprenais que Sylvain avait déployé ses ailes et qu’il s’en était allé.

Cela n’avait pas d’importance, je m’accrochais à son souvenir. À présent, je naviguais entre deux flots.  Je n’avais pas voulu quitter ma maison. Toute ma mémoire respirait entre ces murs devenus défraîchis comme leur propriétaire.

Dans le salon, il y avait les rires de Sylvain logés entre deux coussins, ses sourires cachés dans le reflet de chaque miroir, et sa voix réconfortante qui réchauffait les draps de notre lit.

Je m’entendais bien avec mon aide accompagnatrice. Marie était une bonne personne qui avait l’art d’écouter. Elle me faisait penser à mon compagnon. Elle avait une patience d’ange.

Quand je lui demandais de me montrer pour la dixième fois comment fonctionnait la télécommande de la télévision ou le four à micro-ondes, elle se contentait d’arborer un petit sourire au coin des lèvres. Elle me stimulait à sa manière. Je me consolais en me disant qu’à la fin nous empruntions tous une rivière sans retour possible. 

 

Fin du compte à rebours                                                                                              

 

Il était tard lorsque j’entendis la voix de Sylvain en bas. J’étais tiraillée entre l’envie irrésistible de descendre et celle de demeurer sous les draps. Je devais probablement rêver. Finalement, la curiosité l’emporta sur ma fatigue.

Vêtue d’un peignoir, je commençais à descendre prudemment l’escalier. Malheureusement, mes pieds heurtèrent un objet métallique abandonné sur l’une des marches. Mon cœur s’accéléra et je fis un roulé-boulé jusqu’en bas.

Un éclair de lucidité me traversa l’esprit. Tout me revenait avec une précision effrayante. Ma mémoire m’avait été restitué. Je pouvais partir tranquille. Avant de sombrer dans les ténèbres, je crus voir une silhouette familière me tendre la main. 

Le lendemain, c’était Marie qui m’avait retrouvé morte. L’ironie du sort avait voulu que mon corps dont j’étais si fière m’ait lâché bien avant cette fichue mémoire. J’étais donc partie rejoindre Sylvain qui m’attendait bien au chaud six pieds sous terre.

Te voilà ! Ce n’est pas trop tôt ! m’avait-il dit enfin.

- C’est juste un petit oubli, avais-je répondu. 

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Revue 2000 Regards "D'où venez-vous ?"

Publié le par REGARDS

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Janis Blake : Un artiste aux multiples facettes .

Publié le par Silion Keila

 

 

 

Auteur contemporain, Janis Blake manie aussi bien la plume que le pinceau . Le recueil " Herbier de Muses en Mutinerie : Poèmes illustrés " éclot le 15 mars 2019 en est un exemple vivant .

L'auteur se distingue par des textes décalés , des mots écorchés où jaillissent une extrême sensibilité . 

Un acharné de la vie qui n'hésite pas à utiliser tous les talents dont il est pourvu afin de vous faire découvrir ses multiples univers . 

Deux adresses pour arriver à destination . 

Bon Voyage.

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Drapeaux qui volent au vent un peu d'identité

Publié le par Silion Keila

Drapeaux qui volent au vent un peu d'identité
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La grotte de Callao

Publié le par Silion Keila

Publié dans Sciences

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Torpeur mortelle - Keila Silion

Publié le par Silion Keila

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